Dans les années 30, Mario Maccaferri fort de son experience de musicien et de luthier chez Luiggi Mozzani, met au point un resonateur. Celui-ci a pour fonction ( en théorie) de permettre à la guitare d'être plus sonore.
Il présente son invention au dirigeant de la succursale Selmer de Londres : Ben Davis. Celui-ci le met en relation avec Henri Selmer qui accepte la construction de cette guitare dans ses usines d'instruments à vent.
Ainsi commence la collaboration entre Maccaferri et la maison Selmer.
Mario supervise la construction de chaque instrument. Ben Davis lui demande de travailler sur les modèles à corde métaliques car la mode est au jazz et la demande est forte.
Ainsi, en 1932 deux guitares sont proposées : une à corde en boyau et l'autre métalique.3 modèles sont disponibles : classique, espagnol et concert. Le modèle concert a une lage caisse à pan coupé, dans laquelle repose le resonateur, une large bouche en D...C'est ce modèle que Django adopta dans un premier temps. En 1934, un désaccord entre Henri Selmer et Mario Maccaferri entraîne la rupture de cette collaboration. La construction du résonateur fut arrêté par sa complexité et son manque d'efficacité. En 1935, les ouvriers de la maison Selmer transformèrent la large bouche en D par une ovale plus petite. Tous les modèles fûrent abandonnés mise à part la guitare jazz qui sera fabriquée jusqu'en 1952.
Même si la production
en a
été arrêtée il y a
plus de cinquante ans
(1952), la guitare
Selmer est encore
aujourd'hui la guitare
française qui jouit de la
plus grande renommée
à l'étranger. Compte
tenu du petit nombre
d'instruments fabriqués
(environ 900), le
marché de l'occasion
est très dynamique, les
guitares en bon état
atteignant des cotes
élevées, sous la pression
des collectionneurs
américains et japonais.
Mais il ne s'agit pas de
pure spéculation, les
Selmer étant le plus
souvent des guitares
exceptionnelles, comme
le soulignent les
témoignages que nous
avons recueillis. Avant la
parole des artistes, rappelons quelques dates
importantes.
Un peu d'histoire
Tout commence par la rencontre
entre le dirigeant
de la succursale Selmer
de Londres, Ben
Davis, et Mario
Maccaferri, au
tout début des
années 30.
S o u h a i t a n t
assurer un
meilleur rendement
sonore à
l'instrument, le
guitariste propose
de lui adjoindre un
résonateur dans la
caisse. A Paris, Henri
Selmer est séduit par le
projet et donne carte
blanche à Mario Maccaferri
pour créer un atelier de fabrication
de guitares au sein de
l'usine de Mantes-la-Ville.
Nous sommes à la fin de
l'année 1931. Deux
types de guitares
sont alors fabriqués
: à cordes en boyau et à
cordes en métal pour répondre
à la demande croissante
d'instruments adaptés au
jazz. En 1935, après le
départ de Maccaferri, la
production se concentre
sur le modèle jazz avec
manche étroit de 14 cases
hors caisse et petite
rosace ovale. Trop complexe
à fabriquer, le
résonateur est abandonné
d'autant plus facilement
que son efficacité est sujette
à caution. Marginale par
rapport à la production des
instruments à vent, la fabrication
des guitares se poursuivra
néanmoins jusqu'en 1952, soit un
an avant la disparition de django.m.odèle, rare, qui porte son nom inscrit sur la tête.
Mario Maccaferri (1900-1993)
Le jeune Mario Maccaferri entre en 1911 comme
apprenti luthier chez le maître Luigi Mozzani.
Quelques années plus tard, il suit les études de guitare
classique à l'Académie de Musique de Sienne (Italie).
Cette double formation va lui permettre de mener une
carrière de concertiste dans les années 20 et bien sûr, de
développer avec Selmer, la fameuse guitare Selmer
Maccaferri au début des années 30.
A la fin de sa collaboration avec Selmer, en 1934, il crée
une entreprise de fabrication d'anches puis s'installe à
New-York en 1939 où sa société 'French American Reed'
prospère rapidement. Plus tard, et après un échec dans
la fabrication de guitares en plastique, il connaîtra à
nouveau un succès considérable avec ses ukulélés en
plastique (9 millions d'exemplaires vendus !).
Associée au nom de Django Reinhardt dont on célèbre cette
année le cinquantenaire de la disparition, la guitare selmer
fait partie des instruments “mythiques”. Qui mieux que les
musiciens pouvaient nous expliquer cet engouement ?
Témoignages en forme d'hommage.
Bireli Lagrène
Je voudrais d'abord dire – mais tout le monde le sait
– que si Django ne l'avait pas joué, cet instrument
n'aurait probablement pas connu un tel succès. En
effet, c'est surtout lui qui a contribué à faire connaître
cette guitare (sa forme, ses caractéristiques
acoustiques), un peu
comme Pastorius avec la
Fender Jazzbass un peu
plus tard.
Grâce à eux, ces instruments
sont devenus
légendaires.
En ce qui me concerne,
j'ai eu la chance d'essayer
quelques guitares Selmer
– sans malheureusement
en posséder une personnellement
! – , et c'est
vrai que, toute référence
à Django mise à part, leur sonorité est impressionnante.
Dans les années 30, 40, 50, ces instruments
étaient fabriqués en série, et ça a été une sorte de
“coup de chance” pour la guitare. C'est d'ailleurs un
instrument assez polyvalent, évidemment idéal
pour le swing, mais qui convient également à
d'autres formes de jazz. Au niveau du jeu, par rapport
à la guitare électrique par exemple, c'est complètement
autre chose. Ça change entièrement la
donne : la main droite s'incline, il faut jouer avec
plus de force, pour les faire “sonner”, savoir les
“dompter”. En général, il faut vraiment y aller,
parce que souvent, les cordes sont hautes !
Christian Escoudé
Un ami commandant de
bord à Air France a découvert
un jour deux guitares
Selmer à Buenos Aires,
lors d'une escale en
Argentine. Il les a rapportées,
en a gardé une, et
m'a vendu l'autre ! C'est
comme ça que j'ai
récupéré cette Selmer de
1949.
C'est un instrument tout à fait spécial, avec un sustain
très long, contrairement à beaucoup de guitares
acoustiques du genre. Je n'ai d'ailleurs jamais
retrouvé ce son-là, même avec les meilleures. Il y a
peut-être aussi une question d'âge... En tout cas, ce
sont des instruments qu'il faut faire sonner ! Il ne
faut pas hésiter à leur “rentrer dedans”.
Physiquement, c'est plus dur à jouer, plus exigeant.
La Selmer d'Henri Crolla
Colette Crolla
C'est une guitare qui a été
offerte à Henri par
Grimault et Prévert, en
1938. Elle ne l'a jamais
quitté. Il faut dire qu'elle
a une histoire et une “vie”
particulières ! Henri
ayant été naturalisé
seulement en 46, il était
encore italien lorsque la
guerre a éclaté. Mobilisé,
il a dû partir à Gênes.
Heureusement, il est tombé sur un commandant qui
était fou de guitare, à qui il donnait des leçons !
Ensuite, quand l'armée italienne est montée pour
rejoindre l'armée allemande, il a déserté en se
cachant à Naples, où il avait de la famille. Un jour,
il a décidé de rentrer à pied à Nice, en passant par la
montagne, toujours la guitare à la main ! Il n'avait
d'ailleurs rien d'autre... A l'hôtel Henri IV, au début,
il la gardait sur le lit avec lui. Quand il a su qu'il
allait mourir, il a donné toutes ses guitares, sauf
celle-là. Elle est donc mythique pour beaucoup de
raisons. Pour moi, c'est une “personne”, elle a une
âme, une vie. Elle a une sonorité exceptionnelle. Il
faut dire qu'ils sont tous amoureux d'elle ! C'est une
femme publique... Et elle aime ça !
Dominique Cravic
Cette guitare est un mythe à plusieurs titres. Déjà,
c'est une Selmer ! Et c'est la guitare d'Henri Crolla !
La première fois que je l'ai réellement empruntée,
c'était pour enregistrer un solo sur une très belle
chanson de Paris, un
peu jazz, un peu
musette, avec un
choeur d'enfants.
Quand je suis venu la
chercher, j'étais complètement
terrorisé !
Tu descends l'escalier
avec la guitare, et tu
sais ce que ça
représente... C'est la
première fois de ma vie
que je roulais en
voiture avec les portes
fermées de l'intérieur!
Mais objectivement, c'est une guitare formidable.
Tu joues réellement différemment.
A priori, des guitares Selmer que j'avais pu voir dans
ma vie, j'avais gardé le souvenir de manches un peu
gros, avec cette section rectangulaire, un peu “mastar”.
C'est moins vrai pour celle-ci, sur laquelle je
me suis senti vraiment à l'aise. Je l'ai d'ailleurs
jouée avec les doigts, ce qui est un petit peu une
“hérésie”, parce que c'est le genre de guitarreBiréli Lagrène
Christian Escoudé
Ce sont des instruments
qu'il faut faire sonner !
Il ne faut pas hésiter à
leur “rentrer dedans”.
joue plutôt avec le médiator, et autant
que possible, un médiator “d'homme”, en
matériau illégal, c'est-à-dire l'écaille de
tortue ! Mais en studio, pour une séance
d'enregistrement, t'es pas forcément
obligé de “cogner”. Donc je l'ai jouée aux
doigts, avec un micro bien placé, et je suis
vraiment très fier du son qui est sorti.
Ensuite il y a eu l'épisode de l'Hôtel du
Nord, avec les soirées Crolla. J'ai écrit
une valse, la “Valse à Henri”, que j'ai eu
l'honneur de jouer sur cette guitare, en
solo, toujours de
façon iconoclaste,
avec les doigts et les ongles.
Un vrai plaisir !
Hervé Legeay
J'ai eu l'occasion de jouer sur
cette guitare peut-être deux
semaines après avoir rencontré
Colette. Pour moi, la guitare
d'Henri, c'est avant tout
une histoire de rencontres,
autour de Crolla. Entre autres,
celle de Francis Lemarque, le
premier qui m'en ait parlé. Je
connaissais également les
enregistrements de Montand
en 53, au Théâtre de l'Etoile,
où l'on entend “la” fameuse
guitare d'Henri. Ça a été le premier
choc, sur disque en fait !
Après, le deuxième choc a été
de rencontrer Colette. Et la
troisième chose, ça a été d'enregistrer
des Prévert-Crolla avec une chanteuse,
Françoise Kucheida. Puis j'ai eu la chance de pouvoir
interpréter ces morceaux pendant une quinzaine
de jours, avec cette guitare ! J'avais “ bouclé la
boucle”.
La première chose qui m'ait
frappé, immédiatement, et
presque “naïvement”, c'est la
référence aux disques : “Tiens,
on dirait...”. Après, j'ai été
impressionné. C'est un peu comme les vieux Vox ou
les vieux Marshall, ce côté “vintage”, sans snobisme
aucun. Ça sonne “comme dans le temps”. C'est ça
qui me viendrait à l'idée, plus que les qualités acoustiques,
que j'aurais du mal à analyser vraiment.
FRANÇOIS CHARLE
J'ai fait ce livre* sur les guitares Selmer, essentiellement
parce que c'est la seule guitare française connue
internationalement. Mais l'histoire même de
cette guitare, qu'on appelait la “guitare française”,
semblait très floue. Personne ne savait plus trop qui
était Maccaferri, la différence entre les Selmer
petite bouche et les Maccaferri, le nombre exact de
guitares fabriquées... Deux rencontres ont été déterminantes.
Celle de Jean Beuscher tout d'abord, qui
avait une boutique à Paris au début des années 50,
dans laquelle il vendait des Selmer, et qui avait
racheté le stock
quand l'usine a
stoppé la fabrication.
Il avait
récupéré tout l'atelier
des guitares,
dont il a vendu ce
qu'il pouvait vendre
à cette époquelà.
Vingt-cinq ans
après, en rachetant
moi-même les
moules, le bois, les
gabarits... je me
suis retrouvé face à
un trésor, un peu
comme un archéologue.
La deuxième
rencontre importante
a été celle de
Patrick Selmer, qui
m'a prêté les deux
cahiers d'expédition,
dans lesquels
sont répertoriés
tous les numéros
des Selmer, en face
desquels figurent,
pour à peu près la
moitié, des précisions concernant le modèle, le destinataire
et la date. J'avais donc un matériel pour
commencer quelque chose...
C'est incontestablement un instrument qui est nouveau
pour son époque. C'est la première fois qu'on
utilise vraiment des caisses en
contreplaqué. Maccaferri pense à
juste titre que c'est plus solide.
C'est également plus léger. Donc
on privilégiera la table, les vibrations
de la table, ce qui est tout de même le point
essentiel dans une guitare. C'est la première fois
qu'on installera des mécaniques avec une démultiplication
importante, avec le système de la vis globique,
enfermée dans un petit capot. Ensuite, la conception
même de l'instrument, avec ses barres horizontales
toutes simples et sa table cassée, comme
dans l'esprit des mandolines, fait qu'il est très léger,
C'est incontestablement un instrument qui
est nouveau pour son époque. C'est la première
fois qu'on utilise vraiment des
caisses en contreplaqué.
Effectivement, il y a “l 'effe
t cathédrale ”: tu fais un
Mi 6/9, en balançant la guitare,
et ça sonne “large” !
Dominique Cravic, Colette Crolla, Hervé Legeay, François Charle, autour de la
guitare d'Henri Crolla, galerie Vero-Dodat, Paris. Mai 2003.
*L'histoire des guitares Selmer Maccaferri.
mais qu'il a aussi une puissance, un volume, un
équilibre... Au départ, Maccaferri veut fabriquer une
guitare classique. Mais comme on est au début des
années 30, et que le jazz apparaît, on lui demande de
fabriquer des guitares pour cordes métal. Celles-ci
sont d'abord exportées à Londres, sans grand succès.
Et puis, bien sûr, milieu trente, Django découvre
cet instrument, qui correspond exactement à
son jeu, à ce qu'il attendait d'une guitare.
Il lui donne alors, évidemment,
instantanément, sa notoriété. Même
lorsqu'il part aux Etats-Unis, un peu
“les mains dans les poches”, rien ne
peut la remplacer. Finalement, il ne
peut pas jouer autrement que sur une
Selmer !
Sur les 900, en gros, qui ont été
fabriquées, j'en ai recensé environ 250
à 300, dont j'ai vu plus de la moitié,
c'est-à-dire au moins 150 à 200, malheureusement
souvent en mauvais
état (autrefois, les gens y prêtaient
moins attention qu'aujourd'hui !). En
règle générale, elles avaient toutes un “petit quelque
chose”. Une majorité d'entre elles, en tout cas, possédait
un son vraiment intéressant, avec quelques
guitares “exceptionnelles”, comme celle de Crolla
ou celle de Koen de Cauter. Mais il faut bien noter
que sur ces 900 guitares, 5 à 600 seulement correspondent
à des guitares à petite bouche à 14
cases, le reste étant constitué de tous les autres
modèles, y compris les hawaïennes, les ténors, et
les classiques. Sur les photos, on voit d'ailleurs
parfois Django jouer sur des modèles pour cordes
en boyau (modèle “classique”), sur lesquels il
mettait des cordes métalliques.
Thomas Dutronc
Lorsque j'ai commencé à m'intéresser à Django,
mon père m'a parlé d'une vieille Selmer qui se
trouvait dans un placard. Il a
fallu la restaurer un peu, mais
elle est magnifique ! C'est une
guitare que Django avait donnée
au comte de Paris, qui l'a ensuite
offerte à mon père. Babik (fils de
Django, ndr) ayant confirmé
cette information ! Je l'utilise
plutôt comme “guitare de maison”,
ou pour jouer entre amis.
Récemment, pendant un mois,
j'ai joué sur des copies. Je l'ai
reprise ce matin quelques minutes.
Évidemment, la taille du
manche n'est pas la même ! Mais c'est vrai qu'elle
sonne plutôt bien ! Elle a des aigus incroyables.
C'est la sonorité qu'on recherche... Et malgré
ce manche assez gros, elle reste confortable.
Comme elle a toute une histoire,
il y a en plus un côté magique et attachant.
Il s'agit d'ailleurs d'un modèle spécial,
puisque, par rapport à la Selmer “classique”,
il n'y a pas de
séparation entre le
manche et la tête, tout d'une
pièce. C'est ce qui fait un peu la
particularité de cette No 566.
D'autre part, comme le manche
n'est pas armé, il bouge avec le
temps, selon la saison. Il faut
donc faire attention. Mais je
pense que ça joue pas mal pour
le son.
Sur cet instrument, le rôle de la
main droite est très important.
Il y a beaucoup de réponse,
mais il faut beaucoup “attaquer”.
C'est assez délicat... Et puis on entend tellement
le son de Django, qui a placé la barre tellement
haut, qu'on a envie de restituer tous ses
“trucs” : accompagnement, accentuation, nuances,
effets de volume... Ce fameux coup de médiator vers
le bas ! Tellement l'instrument lui “appartient” !
Romane
Il présente son invention au dirigeant de la succursale Selmer de Londres : Ben Davis. Celui-ci le met en relation avec Henri Selmer qui accepte la construction de cette guitare dans ses usines d'instruments à vent.
Ainsi commence la collaboration entre Maccaferri et la maison Selmer.
Mario supervise la construction de chaque instrument. Ben Davis lui demande de travailler sur les modèles à corde métaliques car la mode est au jazz et la demande est forte.
Ainsi, en 1932 deux guitares sont proposées : une à corde en boyau et l'autre métalique.3 modèles sont disponibles : classique, espagnol et concert. Le modèle concert a une lage caisse à pan coupé, dans laquelle repose le resonateur, une large bouche en D...C'est ce modèle que Django adopta dans un premier temps. En 1934, un désaccord entre Henri Selmer et Mario Maccaferri entraîne la rupture de cette collaboration. La construction du résonateur fut arrêté par sa complexité et son manque d'efficacité. En 1935, les ouvriers de la maison Selmer transformèrent la large bouche en D par une ovale plus petite. Tous les modèles fûrent abandonnés mise à part la guitare jazz qui sera fabriquée jusqu'en 1952.
Même si la production
en a
été arrêtée il y a
plus de cinquante ans
(1952), la guitare
Selmer est encore
aujourd'hui la guitare
française qui jouit de la
plus grande renommée
à l'étranger. Compte
tenu du petit nombre
d'instruments fabriqués
(environ 900), le
marché de l'occasion
est très dynamique, les
guitares en bon état
atteignant des cotes
élevées, sous la pression
des collectionneurs
américains et japonais.
Mais il ne s'agit pas de
pure spéculation, les
Selmer étant le plus
souvent des guitares
exceptionnelles, comme
le soulignent les
témoignages que nous
avons recueillis. Avant la
parole des artistes, rappelons quelques dates
importantes.
Un peu d'histoire
Tout commence par la rencontre
entre le dirigeant
de la succursale Selmer
de Londres, Ben
Davis, et Mario
Maccaferri, au
tout début des
années 30.
S o u h a i t a n t
assurer un
meilleur rendement
sonore à
l'instrument, le
guitariste propose
de lui adjoindre un
résonateur dans la
caisse. A Paris, Henri
Selmer est séduit par le
projet et donne carte
blanche à Mario Maccaferri
pour créer un atelier de fabrication
de guitares au sein de
l'usine de Mantes-la-Ville.
Nous sommes à la fin de
l'année 1931. Deux
types de guitares
sont alors fabriqués
: à cordes en boyau et à
cordes en métal pour répondre
à la demande croissante
d'instruments adaptés au
jazz. En 1935, après le
départ de Maccaferri, la
production se concentre
sur le modèle jazz avec
manche étroit de 14 cases
hors caisse et petite
rosace ovale. Trop complexe
à fabriquer, le
résonateur est abandonné
d'autant plus facilement
que son efficacité est sujette
à caution. Marginale par
rapport à la production des
instruments à vent, la fabrication
des guitares se poursuivra
néanmoins jusqu'en 1952, soit un
an avant la disparition de django.m.odèle, rare, qui porte son nom inscrit sur la tête.
Mario Maccaferri (1900-1993)
Le jeune Mario Maccaferri entre en 1911 comme
apprenti luthier chez le maître Luigi Mozzani.
Quelques années plus tard, il suit les études de guitare
classique à l'Académie de Musique de Sienne (Italie).
Cette double formation va lui permettre de mener une
carrière de concertiste dans les années 20 et bien sûr, de
développer avec Selmer, la fameuse guitare Selmer
Maccaferri au début des années 30.
A la fin de sa collaboration avec Selmer, en 1934, il crée
une entreprise de fabrication d'anches puis s'installe à
New-York en 1939 où sa société 'French American Reed'
prospère rapidement. Plus tard, et après un échec dans
la fabrication de guitares en plastique, il connaîtra à
nouveau un succès considérable avec ses ukulélés en
plastique (9 millions d'exemplaires vendus !).
Associée au nom de Django Reinhardt dont on célèbre cette
année le cinquantenaire de la disparition, la guitare selmer
fait partie des instruments “mythiques”. Qui mieux que les
musiciens pouvaient nous expliquer cet engouement ?
Témoignages en forme d'hommage.
Bireli Lagrène
Je voudrais d'abord dire – mais tout le monde le sait
– que si Django ne l'avait pas joué, cet instrument
n'aurait probablement pas connu un tel succès. En
effet, c'est surtout lui qui a contribué à faire connaître
cette guitare (sa forme, ses caractéristiques
acoustiques), un peu
comme Pastorius avec la
Fender Jazzbass un peu
plus tard.
Grâce à eux, ces instruments
sont devenus
légendaires.
En ce qui me concerne,
j'ai eu la chance d'essayer
quelques guitares Selmer
– sans malheureusement
en posséder une personnellement
! – , et c'est
vrai que, toute référence
à Django mise à part, leur sonorité est impressionnante.
Dans les années 30, 40, 50, ces instruments
étaient fabriqués en série, et ça a été une sorte de
“coup de chance” pour la guitare. C'est d'ailleurs un
instrument assez polyvalent, évidemment idéal
pour le swing, mais qui convient également à
d'autres formes de jazz. Au niveau du jeu, par rapport
à la guitare électrique par exemple, c'est complètement
autre chose. Ça change entièrement la
donne : la main droite s'incline, il faut jouer avec
plus de force, pour les faire “sonner”, savoir les
“dompter”. En général, il faut vraiment y aller,
parce que souvent, les cordes sont hautes !
Christian Escoudé
Un ami commandant de
bord à Air France a découvert
un jour deux guitares
Selmer à Buenos Aires,
lors d'une escale en
Argentine. Il les a rapportées,
en a gardé une, et
m'a vendu l'autre ! C'est
comme ça que j'ai
récupéré cette Selmer de
1949.
C'est un instrument tout à fait spécial, avec un sustain
très long, contrairement à beaucoup de guitares
acoustiques du genre. Je n'ai d'ailleurs jamais
retrouvé ce son-là, même avec les meilleures. Il y a
peut-être aussi une question d'âge... En tout cas, ce
sont des instruments qu'il faut faire sonner ! Il ne
faut pas hésiter à leur “rentrer dedans”.
Physiquement, c'est plus dur à jouer, plus exigeant.
La Selmer d'Henri Crolla
Colette Crolla
C'est une guitare qui a été
offerte à Henri par
Grimault et Prévert, en
1938. Elle ne l'a jamais
quitté. Il faut dire qu'elle
a une histoire et une “vie”
particulières ! Henri
ayant été naturalisé
seulement en 46, il était
encore italien lorsque la
guerre a éclaté. Mobilisé,
il a dû partir à Gênes.
Heureusement, il est tombé sur un commandant qui
était fou de guitare, à qui il donnait des leçons !
Ensuite, quand l'armée italienne est montée pour
rejoindre l'armée allemande, il a déserté en se
cachant à Naples, où il avait de la famille. Un jour,
il a décidé de rentrer à pied à Nice, en passant par la
montagne, toujours la guitare à la main ! Il n'avait
d'ailleurs rien d'autre... A l'hôtel Henri IV, au début,
il la gardait sur le lit avec lui. Quand il a su qu'il
allait mourir, il a donné toutes ses guitares, sauf
celle-là. Elle est donc mythique pour beaucoup de
raisons. Pour moi, c'est une “personne”, elle a une
âme, une vie. Elle a une sonorité exceptionnelle. Il
faut dire qu'ils sont tous amoureux d'elle ! C'est une
femme publique... Et elle aime ça !
Dominique Cravic
Cette guitare est un mythe à plusieurs titres. Déjà,
c'est une Selmer ! Et c'est la guitare d'Henri Crolla !
La première fois que je l'ai réellement empruntée,
c'était pour enregistrer un solo sur une très belle
chanson de Paris, un
peu jazz, un peu
musette, avec un
choeur d'enfants.
Quand je suis venu la
chercher, j'étais complètement
terrorisé !
Tu descends l'escalier
avec la guitare, et tu
sais ce que ça
représente... C'est la
première fois de ma vie
que je roulais en
voiture avec les portes
fermées de l'intérieur!
Mais objectivement, c'est une guitare formidable.
Tu joues réellement différemment.
A priori, des guitares Selmer que j'avais pu voir dans
ma vie, j'avais gardé le souvenir de manches un peu
gros, avec cette section rectangulaire, un peu “mastar”.
C'est moins vrai pour celle-ci, sur laquelle je
me suis senti vraiment à l'aise. Je l'ai d'ailleurs
jouée avec les doigts, ce qui est un petit peu une
“hérésie”, parce que c'est le genre de guitarreBiréli Lagrène
Christian Escoudé
Ce sont des instruments
qu'il faut faire sonner !
Il ne faut pas hésiter à
leur “rentrer dedans”.
joue plutôt avec le médiator, et autant
que possible, un médiator “d'homme”, en
matériau illégal, c'est-à-dire l'écaille de
tortue ! Mais en studio, pour une séance
d'enregistrement, t'es pas forcément
obligé de “cogner”. Donc je l'ai jouée aux
doigts, avec un micro bien placé, et je suis
vraiment très fier du son qui est sorti.
Ensuite il y a eu l'épisode de l'Hôtel du
Nord, avec les soirées Crolla. J'ai écrit
une valse, la “Valse à Henri”, que j'ai eu
l'honneur de jouer sur cette guitare, en
solo, toujours de
façon iconoclaste,
avec les doigts et les ongles.
Un vrai plaisir !
Hervé Legeay
J'ai eu l'occasion de jouer sur
cette guitare peut-être deux
semaines après avoir rencontré
Colette. Pour moi, la guitare
d'Henri, c'est avant tout
une histoire de rencontres,
autour de Crolla. Entre autres,
celle de Francis Lemarque, le
premier qui m'en ait parlé. Je
connaissais également les
enregistrements de Montand
en 53, au Théâtre de l'Etoile,
où l'on entend “la” fameuse
guitare d'Henri. Ça a été le premier
choc, sur disque en fait !
Après, le deuxième choc a été
de rencontrer Colette. Et la
troisième chose, ça a été d'enregistrer
des Prévert-Crolla avec une chanteuse,
Françoise Kucheida. Puis j'ai eu la chance de pouvoir
interpréter ces morceaux pendant une quinzaine
de jours, avec cette guitare ! J'avais “ bouclé la
boucle”.
La première chose qui m'ait
frappé, immédiatement, et
presque “naïvement”, c'est la
référence aux disques : “Tiens,
on dirait...”. Après, j'ai été
impressionné. C'est un peu comme les vieux Vox ou
les vieux Marshall, ce côté “vintage”, sans snobisme
aucun. Ça sonne “comme dans le temps”. C'est ça
qui me viendrait à l'idée, plus que les qualités acoustiques,
que j'aurais du mal à analyser vraiment.
FRANÇOIS CHARLE
J'ai fait ce livre* sur les guitares Selmer, essentiellement
parce que c'est la seule guitare française connue
internationalement. Mais l'histoire même de
cette guitare, qu'on appelait la “guitare française”,
semblait très floue. Personne ne savait plus trop qui
était Maccaferri, la différence entre les Selmer
petite bouche et les Maccaferri, le nombre exact de
guitares fabriquées... Deux rencontres ont été déterminantes.
Celle de Jean Beuscher tout d'abord, qui
avait une boutique à Paris au début des années 50,
dans laquelle il vendait des Selmer, et qui avait
racheté le stock
quand l'usine a
stoppé la fabrication.
Il avait
récupéré tout l'atelier
des guitares,
dont il a vendu ce
qu'il pouvait vendre
à cette époquelà.
Vingt-cinq ans
après, en rachetant
moi-même les
moules, le bois, les
gabarits... je me
suis retrouvé face à
un trésor, un peu
comme un archéologue.
La deuxième
rencontre importante
a été celle de
Patrick Selmer, qui
m'a prêté les deux
cahiers d'expédition,
dans lesquels
sont répertoriés
tous les numéros
des Selmer, en face
desquels figurent,
pour à peu près la
moitié, des précisions concernant le modèle, le destinataire
et la date. J'avais donc un matériel pour
commencer quelque chose...
C'est incontestablement un instrument qui est nouveau
pour son époque. C'est la première fois qu'on
utilise vraiment des caisses en
contreplaqué. Maccaferri pense à
juste titre que c'est plus solide.
C'est également plus léger. Donc
on privilégiera la table, les vibrations
de la table, ce qui est tout de même le point
essentiel dans une guitare. C'est la première fois
qu'on installera des mécaniques avec une démultiplication
importante, avec le système de la vis globique,
enfermée dans un petit capot. Ensuite, la conception
même de l'instrument, avec ses barres horizontales
toutes simples et sa table cassée, comme
dans l'esprit des mandolines, fait qu'il est très léger,
C'est incontestablement un instrument qui
est nouveau pour son époque. C'est la première
fois qu'on utilise vraiment des
caisses en contreplaqué.
Effectivement, il y a “l 'effe
t cathédrale ”: tu fais un
Mi 6/9, en balançant la guitare,
et ça sonne “large” !
Dominique Cravic, Colette Crolla, Hervé Legeay, François Charle, autour de la
guitare d'Henri Crolla, galerie Vero-Dodat, Paris. Mai 2003.
*L'histoire des guitares Selmer Maccaferri.
mais qu'il a aussi une puissance, un volume, un
équilibre... Au départ, Maccaferri veut fabriquer une
guitare classique. Mais comme on est au début des
années 30, et que le jazz apparaît, on lui demande de
fabriquer des guitares pour cordes métal. Celles-ci
sont d'abord exportées à Londres, sans grand succès.
Et puis, bien sûr, milieu trente, Django découvre
cet instrument, qui correspond exactement à
son jeu, à ce qu'il attendait d'une guitare.
Il lui donne alors, évidemment,
instantanément, sa notoriété. Même
lorsqu'il part aux Etats-Unis, un peu
“les mains dans les poches”, rien ne
peut la remplacer. Finalement, il ne
peut pas jouer autrement que sur une
Selmer !
Sur les 900, en gros, qui ont été
fabriquées, j'en ai recensé environ 250
à 300, dont j'ai vu plus de la moitié,
c'est-à-dire au moins 150 à 200, malheureusement
souvent en mauvais
état (autrefois, les gens y prêtaient
moins attention qu'aujourd'hui !). En
règle générale, elles avaient toutes un “petit quelque
chose”. Une majorité d'entre elles, en tout cas, possédait
un son vraiment intéressant, avec quelques
guitares “exceptionnelles”, comme celle de Crolla
ou celle de Koen de Cauter. Mais il faut bien noter
que sur ces 900 guitares, 5 à 600 seulement correspondent
à des guitares à petite bouche à 14
cases, le reste étant constitué de tous les autres
modèles, y compris les hawaïennes, les ténors, et
les classiques. Sur les photos, on voit d'ailleurs
parfois Django jouer sur des modèles pour cordes
en boyau (modèle “classique”), sur lesquels il
mettait des cordes métalliques.
Thomas Dutronc
Lorsque j'ai commencé à m'intéresser à Django,
mon père m'a parlé d'une vieille Selmer qui se
trouvait dans un placard. Il a
fallu la restaurer un peu, mais
elle est magnifique ! C'est une
guitare que Django avait donnée
au comte de Paris, qui l'a ensuite
offerte à mon père. Babik (fils de
Django, ndr) ayant confirmé
cette information ! Je l'utilise
plutôt comme “guitare de maison”,
ou pour jouer entre amis.
Récemment, pendant un mois,
j'ai joué sur des copies. Je l'ai
reprise ce matin quelques minutes.
Évidemment, la taille du
manche n'est pas la même ! Mais c'est vrai qu'elle
sonne plutôt bien ! Elle a des aigus incroyables.
C'est la sonorité qu'on recherche... Et malgré
ce manche assez gros, elle reste confortable.
Comme elle a toute une histoire,
il y a en plus un côté magique et attachant.
Il s'agit d'ailleurs d'un modèle spécial,
puisque, par rapport à la Selmer “classique”,
il n'y a pas de
séparation entre le
manche et la tête, tout d'une
pièce. C'est ce qui fait un peu la
particularité de cette No 566.
D'autre part, comme le manche
n'est pas armé, il bouge avec le
temps, selon la saison. Il faut
donc faire attention. Mais je
pense que ça joue pas mal pour
le son.
Sur cet instrument, le rôle de la
main droite est très important.
Il y a beaucoup de réponse,
mais il faut beaucoup “attaquer”.
C'est assez délicat... Et puis on entend tellement
le son de Django, qui a placé la barre tellement
haut, qu'on a envie de restituer tous ses
“trucs” : accompagnement, accentuation, nuances,
effets de volume... Ce fameux coup de médiator vers
le bas ! Tellement l'instrument lui “appartient” !
Romane



